La frontière
Pascal QUIGNARD
Editeur : Chandeigne
Date de parution : 2003
128 pages
ISBN : 2-906-462-96-9
Prix : 32.00€
"En 1979, j’ai écrit que j’espérais être lu en 1640. 1640 fut l’année où le destin du Portugal se joua. Une conspiration de nobles mit bas la domination espagnole et restaura la monarchie sur le trône dans la personne du duc de Bragance. Non , seulement le duc devint roi mais il remit définitivement la nation dans sa terre. Le duc de Bragance comptait parmi ses proches Francisco de Mascarenhas, aux alliances et à la fortune duquel il dut la part principale de son succès. Ce fut la première action qui disloqua, avec le concours des Français, la tyrannie infecte de Séville. Parmi les officiers qui étaient venus de France, Monsieur de Jaume, qui était veuf, devint l’ami des Mascarenhas et les servait bien.
Monsieur de Jaume appartenait à une petite famille de Guyenne ; il était jeune ; il était sans beauté. Il était sans beauté. Il était plus ardent que courageux, plein de forfanterie et pour cette raison très apprécié des soldats. Régulièrement il allait toréer dans les arènes que le roi Sébastien avait fait construire à Xabregas. Il avait de quoi mener bon train, sans qu’il fût riche ; il était passionné de jeux, de rixes, mais aussi de musique, s’adonnant à la débauche la nuit, se plaisant aux beuveries et aux masques le jour. Il était allié de tous ceux qui se montraient entreprenant dans les champs qui environnaient Lisbonne ou sur le port, où étaient regroupées les filles. Marins et vachers étaient ses amis. A l’aide de plumes de corneilles enduites de glu, ils extrayaient les pièces de monnaie dans les troncs des chapelles ou les soustrayaient aux chapeaux des mendiants. Il avait toujours à sa ceinture un sac rempli de boulettes empoisonnées pour les esclaves et pour les Juifs. Sa réputation n’était pas bonne parce qu’on le soupçonnait d’avoir forcé des citoyennes de Lisbonne mais son caractère intrépide ou son arrogance se lisait sur son visage et charmait, en dépit des violences ou de l’avidité qu’on pouvait y lire avec autant de facilité.
Outre dom Franscico et dom Antonio de Mascarenhas, il était l’ami de Monsieur d’Alcobaça. Ce dernier avait une petite fille de deux ans à peine, avec laquelle Monsieur de Jaume jouait volontiers avec une balle de chiffon. Il disait en riant qu’il en ferait sa femme un jour." (p9)
"Ils parvinrent à la balustrade quand Cosme de Médicis évoqua une anecdote qui lui avait été contée et qui parlait d’une vengeance d’amour au cours de laquelle un homme avait été émasculé."(p66)